Sans clichés : Interview de Bernard Rondeau
Bernard Rondeau a photographié les grèves de travailleurs sans-papiers. Il vient présenter son livre, « Des hommes libres », à la librairie Envie de lire, le mardi 12 janvier.
15 avril 2008 : les salariés du restaurant Chez Papa se mettent en grève.Comment en êtes-vous venu à travailler sur les grèves des travailleurs sans-papiers ?
En 2003, après des années de photos publicitaires, j’ai recentré mon travail sur le monde du travail et ses conflits. En avril 2008, un ami de la CGT m’a informé que des travailleurs sans-papiers allaient commencer un mouvement social pour exiger leur régularisation. J’ai découvert une problématique, celle de salariés qui paient impôts et cotisations, mais qui n’ont droit à rien. Le 15 avril, quand a débuté la première vague de grève de travailleurs sans-papiers, je suis allé photographier le conflit du restaurant Chez Papa dans le dixième arrondissement. J’ai alors entamé cinquante jours de reportage.
Les grèves des travailleurs sans-papiers
15 avril 2008 : 300 travailleurs sans papiers, soutenus par la CGT et l’association Droits devant !, occupent vingt entreprises d’Ile-de-France. Le mouvement prend ensuite de l’ampleur.
20 mai 2008 : deuxième vague de grève.
Fin 2008 : selon le ministère de l’Immigration, 2 800 étrangers ont bénéficié d’une régularisation par le travail. 8 octobre 2009 : parution du livre Des hommes libres de Bernard Rondeau et Marion Esquerré (éditions du Cherche Midi). Le photographe publie également un blog : grevesanspapiers.blogspot.com.
12 octobre 2009 : 5 400 salariés sans-papiers se mettent en grève en Ile-de-France. 7 novembre 2009 : premier numéro d’« Ici », journal gratuit de soutien à la lutte des travailleurs sans-papiers. Bernard Rondeau en est l’un des instigateurs.
24 novembre 2009 : le ministère de l’Immigration émet une circulaire sur la régularisation par le travail. Elle est rejetée par onze syndicats et associations
Les grévistes ont-ils facilement accepté la présence d’un appareil photo ?
Ces travailleurs vivent en catimini, ce qui permet à leurs patrons de mieux les exploiter. Quand ils ont voulu mettre en lumière leur situation, les grévistes ont compris que les caméras et les appareils photo étaient leurs amis. Je passe le jour et la nuit sur les piquets de grève : c’est une manière de respecter les gens et de les approcher. De plus, je travaille avec de courtes focales, à un mètre de mon sujet : je ne me cache jamais pour prendre une photo.
Ce mouvement a-t-il fait évoluer les mentalités ?
Oui, c’est la grande victoire des grèves de 2008. Elles ont révélé un système économique. Dans les secteurs d’activité que l’on ne peut pas délocaliser (la restauration, la propreté, le bâtiment, la confection…), on cherche des salariés que l’on peut payer au minimum. L’action de ces grévistes a permis d’expliquer aux travailleurs français que les sans-papiers ne coûtent pas d’argent à l’Etat, bien au contraire. Dans un sondage, 78 % des personnes interrogées sont favorables à une régularisation des salariés sans-papiers. Alors que le gouvernement impose un débat sur l’identité nationale, nous parlons d’identité du monde du travail.
Comment évolue cette action ?
Une nouvelle vague de grèves a débuté le 12 octobre dernier. Le mouvement de 2008 était porté par des Africains de l’ouest et des Maghrébins. Ils sont rejoints aujourd’hui par des Chinois. Je fais actuellement un reportage sur une Chinoise qui, depuis neuf ans, fabrique des habits quatorze heures par jour, payée quatre euros de l’heure. Quand je lui ai proposé de révéler sa situation, elle m’a dit : « Je suis prête à prendre n’importe quel risque, je n’en peux plus ». ?
Recueilli par Thomas Portier
IMV janvier 2010
Rencontre-débat le 12 janvier à 20 h à la librairie Envie de lire : 16 rue Gabriel Péri.
Tél :01 46 70 35 03.
