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L’auteur, metteur en scène et comédien Dieudonné Niangouna met la rue sur la scène. © Matthias Horn

IMV HEBDO : Comment êtes-vous venu au théâtre ?

Dieudonné Niangouna : C’est le fait que j’écrivais qui m’a amené finalement à faire du théâtre. Je suis arrivé à l’écriture par la superbe bibliothèque de 5000 livres de mon père, grammairien, qui était à la maison. Son exercice préféré, c’était de m’enfermer dans sa bibliothèque pendant toute la journée, en me laissant des gros livres entre les mains. Quand il revenait le soir, il fallait que lui fasse le compte-rendu et l’analyse de tout ce que j’avais lu. Je composais comme une espèce de mosaïque, une histoire qui viendrait de l’histoire de l’auteur. Cet exercice a commencé à l’âge de 7 ans. Le premier jour, j’ai lu Le dernier des Mohicans, le second jour, les deux tomes des Misérables. Cette culture livresque et tous ces exercices m’ont évidemment mis rapidement sur le chemin et j’ai commencé à gratter la feuille très jeune. Des poèmes, puis des œuvres beaucoup plus libres. Et comme mon père avait aussi une relation très forte avec le cinéma et le théâtre, il nous ramenait des cassettes VHS de la Comédie française ou du théâtre d’Ariane Mnouchkine qu’il nous montrait à la maison. Le théâtre s’est développé comme cela.

Avant de monter des pièces, j’ai écrit beaucoup pour les amis. Et puis quand j’ai vu comment ils les montaient, il y avait quelque chose qui me plaisait et en même temps qui me frustrait. Cette frustration m’a amené rapidement à devenir comédien puis passer metteur en scène pour être beaucoup plus proche de mon écriture. Mais tout ce qui explique mon geste théâtral prend sa matrice dans la lecture.

IMV HEBDO : Vous êtes arrivé en France à quel âge ?

Dieudonné Niangouna : J’ai vécu au Congo jusqu’à 18-19 ans. Je ne me suis pas déplacé avec ma famille pour venir habiter en France. Quand j’ai commencé à jouer à Brazzaville avec ma compagnie, je venais souvent jouer en France au festival des Francophonies à Limoges, au Tarmac (Paris XXe), au festival d’Avignon, au Festival d’automne… Mes créations étaient subventionnées par l’Institut français, par le Département, ou par le ministère de la Culture, ici. Donc je faisais des tournées et j’animais des ateliers jusqu’à ce que parfois, je sois bloqué en France pendant toute l’anné,. C’est la fulgurance de cette production théâtrale qui va m’obliger à rester ici, avec les contrats qui me liaient. Jusqu’à ce que même ma compagnie « Les Bruits de la rue », que j’ai créée au Congo, devienne compagnie nationale ici.

IMV HEBDO : Le nom de votre compagnie, « Les bruits de la rue », résume beaucoup de choses de votre parcours et de votre démarche…

Dieudonné Niangouna : C’est une pensée que j’ai eu pendant les guerres civiles : comment parler d’une situation que les gens étaient en train de vivre. J’ai vu que tout était d’une certaine manière liée à la rue. Comment parler de cela poétiquement m’intéressait. Comment faire écho à la rue ? Ce n’était pas faire du théâtre de rue même si je l’adore, mais comment faire entendre les voix d’une cité, les voix d’une rue, d’une société… Comment faire entendre les choses de la vie sur un plateau de théâtre entre quatre murs. Cela m’intéressait de penser la rue, de penser le mouvement social et de le faire entendre sur une scène. C’est cette réflexion qui m’amené à créer « Les bruits de la rue ». La rue n’est pas la scène, c’est la rue qui est sur la scène, voilà.

IMV HEBDO : Vous parlez très vite, vous écrivez beaucoup. Vous êtes dans une forme d’urgence ?

Dieudonné Niangouna : Pour moi l’urgence, c’est quelque chose qui fait écrire, parler, jouer. Et comme je dis toujours à mes comédiens : quand on arrive sur le plateau, il faut qu’on ait d’abord quelque chose d’important, d’évident à dire au public qui est là. Ce n’est pas simplement le fait de monter sur une scène et de déclamer un poème ou de montrer une situation. Non, ce que moi j’appelle « quelque chose à dire », c’est un problème, une raison qui emmène le comédien sur le plateau. Je parle de la qualité de l’urgence. Il faut qu’il y ait quelque chose qui vaille la peine pour que 200, 250 ou 300 personnes puissent vous prêter leurs yeux et leurs oreilles pendant une, deux ou trois heures.

Cela doit être quelque chose dont a éminemment besoin d’entendre ou de comprendre soit par rapport à une situation urgente, soit par rapport à une situation qui n’est pas urgente mais qu’il faut sans cesse dire ou repréciser, ou qu’il est peut-être bien de questionner, de regarder sous différents angles ou coutures.

IMV HEBDO : Vous dites : « Pour faire du théâtre, il faut boxer la situation »…

Dieudonné Niangouna : La scène est un ring, un champ de bataille. C’est sur terrain-là, ce ring-là qu’un certain nombre de choses qui nous turlupinent doivent être combattues afin de repousser à plus tard la mort de la vie. C’est la raison pour laquelle je fais du théâtre : pour repousser à plus tard la mort de la vie. Pas la mort, mais la mort de la vie. Pour que la vie ne soit pas sombre, que l’on ne vive pas une vie terne, noire, dans les chaussettes. Ça c’est la mort de la vie!

IMV HEBDO : Jouer c’est quoi ?

Dieudonné Niangouna : Jouer c’est se battre contre ce dont on n’a pas envie. C’est cet acte de repousser la mort de la vie.

IMV HEBDO : Et écrire… ?

Dieudonné Niangouna : Ècrire, c’est faire signe au monde, à ceux qui sont en face, c’est-à-dire tout ce qui constitue l’existence autour de soi. C’est aussi une manière d’être avec. Parce que quand on écrit en fait, on écrit toujours un monde, une sociologie, une ambiance. Pour moi, écrire est une manière de faire corps avec la vie, avec le monde.

En écrivant, on fait entendre un ensemble qui nous entoure. Il y a la place du collectif, du public, de la société. Quand j’écris, j’accouche de quelque chose. Et moi-même, je suis un élément qui a pied à l’intérieur de ce que j’accouche.

IMV HEBDO : Votre dernière création Trust/Shakespeare/Alléluia, c’est trois histoires ?

Dieudonné Niangouna : C’est une seule histoire qui traverse les personnages de Shakespeare. Moi, je fais un passage du Roi Lear perdu dans le métro. On a une cinquantaine de personnages à jouer à seize sur le plateau. Hamlet, Richard, Othello, Prospero, Juliette, Macbeth…

Les personnages de Shakespeare (mais pas leur situation) sont convoqués aujourd’hui dans notre temps actuel et vivent dans des situations d’aujourd’hui. Les situations ne sont pas empruntées aux œuvres de Shakespeare. Elles viennent d’un travail que j’ai fait avec les comédiens en amont sur des problématiques qui les intéressent dans leur monde, dans leur génération. Nous avons eu de longues discussions sur comment, sur ces problématiques, ils peuvent trouver la confiance.

À partir de cette discussion-là, je convoque les personnages de Shakespeare pour voir comment eux réagiraient à ces problématiques, tout en leur mettant dans la bouche ma langue à moi.

IMV HEBDO : Qu’est-ce qui vous lie à Shakespeare ?

Dieudonné Niangouna : C’est la poésie de la langue dramatique. Il a une langue dramatique et en même temps très poétique. Si on enlevait les personnages des textes de Shakespeare, ce seraient des poèmes. C’est ce qui m’a paru toujours très intéressant chez lui. Du coup, cela fait une belle matière sur laquelle faire travailler les comédiens. Dans Trust/Shakespeare/Alléluia, il est question de transmission. La plus belle chose à transmettre au-delà de tous les cours, c’est réellement l’âme du maître. Il faut manger l’âme du maître, il faut que mes élèves me mangent.

Propos recueillis par Sylvie Moisy

Lire l’article sur la pièce Trust/Shakespeare/Alléluia

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