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© Mairie d’Ivry-sur-Seine - Frédéric Iriarte

Consacrant près d’une heure à échanger avec le public, le réalisateur franco-grec, aussi affable que magistral, a décortiqué le contexte de ce récit haletant. Soit la lutte acharnée que Yanis Varoufakis, éphémère ministre de l’économie du gouvernement grec d’Alexis Tsipras, mena en 2015 pour tenter de renégocier l’énorme dette de son pays auprès de l’Eurogroupe (instance regroupant les ministres de l’économie de l’Union européenne). Une plongée vertigineuse dans les coulisses de l’Europe.

IMVHEBDO : Comment est né Adults In The Room ?

Costa-Gavras : Au début, j’avais pensé faire un film sur ce qu’il se passait en Grèce. Je suis allé sur place, et c’était tragique : les magasins sont fermés, les taxes sont très hautes et les salaires très bas ; un salarié sur trois gagne 317 € par mois ; 35% des Grecs vivent sous le seuil de pauvreté ; 500 000 diplômés sont partis à l’étranger… et les suicides ont augmenté de 45 % ! La fameuse austérité prônée par l’Europe a tout paralysé. Aussi, je ne pouvais exclure du film le rôle de l’Europe, essentiel. J’ai alors décidé de montrer qui est l’oppresseur, qui sont les responsables de ce que subit le peuple grec. Car non seulement ils en sont responsables, mais ça les indiffère… Les dix-huit ministres européens de l’économie réunis au sein de l’Eurogroupe savent très bien que le pays est complètement exangue, économiquement comme socialement. Donc il était important de montrer cette indifférence. Et j’avais une source très sûre : Conversations entre adultes, le livre de Yanis Varoufakis, le ministre grec de l’économie qui a enregistré les discussions de l’Eurogroupe en 2015. Il n’y a pas de compte-rendu officiel de ces réunions, chacun en sort et dit ce qu’il veut à la presse. Varoufakis voulait pouvoir dire à son peuple « Voilà, j’ai dit ceci et on m’a répondu cela ». Au final, mon film est une tragédie construite à partir de ces enregistrements. Plus qu’une métaphore, la tragédie est un appel à collaboration du public de la part de l’auteur : « Faites travailler un peu votre cerveau pour comprendre ce que je veux dire » (Rires).

IMVHEBDO : Telle que vous la décrivez, l’attitude des instances européennes vis-à-vis de la Grèce n’est-elle pas du néocolonialisme ?

Costa-Gavras : Oui, le colonialisme envoyait des gouverneurs dans les différents pays colonisés, mais là on envoie la Troïka [le FMI, la Banque centrale européenne et la Commission européenne] dire aux ministres ce qu’ils doivent faire. La démocratie dépend de plus en plus de la finance, qui dépend elle-même des grands groupes financiers. Leur seul but est de faire gagner plus d’argent à leurs actionnaires. Il n’y a aucun projet politique, social ou culturel. D’autant qu’une banque n’a aucun soucis à se faire : si elle perd des milliards, les politiques prennent l’argent de nos impôts pour la renflouer. Des économistes disent qu’il va y avoir un autre crash d’ici deux ans… mais les banques ne s’en préoccupent pas, elles savent que le capitalisme les aidera. Les grands monstres qu’il a enfanté –comme Google, Facebook, Amazon– prennent de plus en plus de pouvoir. Des centaines d’entre eux sont domiciliés au Luxembourg, paradis fiscal gouverné par le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker ! Ils y paient très peu d’impôts, et n’en paient quasiment pas aux autres pays. Ce sont des milliards qui sont perdus, et personne ne dit rien. Les gouvernements sont trop faibles pour pouvoir les contraindre… et celui qui paie, c’est le peuple. Nous sommes dans une Europe du chacun pour soi : quand Varoufakis parle de sécurité sociale à Wolfgang Schäuble, ministre allemand de l’économie, celui-ci lui répond « C’est un rêve communiste, on ne va pas accepter ça ! »

IMVHEBDO : Ce que votre film dévoile surtout, n’est-ce pas ce mépris des dirigeants pour la volonté populaire ?

Costa-Gavras : Bien sûr. Pour moi, la Grèce est presque un prétexte. Ça nous concerne tous de voir comment les politiciens peuvent dire quelque chose à l’intérieur et autre chose à l’extérieur. À mon avis, il y a une éthique qui devrait déterminer toutes les actions et les promesses de nos hommes politiques. L’éthique est essentielle, surtout en politique. Si vous dîtes « Je vais faire ça » et, six mois après, vous faites le contraire ou rien du tout, l’éthique est par terre. Nous avons une part de responsabilité, parce que si nos hommes politiques nous disent « Ça, je ne peux pas le faire » ou « Ça, je vais essayer de le faire mais je ne suis pas sûr que ça marchera », on ne vote pas pour eux. Alors que s’ils nous proposent des choses extraordinaires, on vote pour leurs belles promesses. Mais ça ne suffit pas à expliquer la situation. Car en fin de compte, le peuple n’a pas de voix. Une fois tous les quatre ou cinq ans, il vote… et puis c’est tout. À moins qu’il ne se mobilise...

IMVHEBDO : Pensez-vous que le cinéma puisse avoir un impact ?

Costa-Gavras : L’art –en l’occurrence le cinéma– permet d’accéder à des vérités humaines. Et dans un cinéma, on est tous ensemble et on approuve ou désapprouve ensemble. Ça c’est formidable. Les plateformes de films à la demande sont une régression terrible car on voit les films tout seul, dans sa chambre en pantoufles… Voir un film ensemble, c’est totalement différent. Et le grand écran, c’est plus grand que vous ! La vie de plusieurs personnes, c’est plus grand que nous. Donc on voit les choses presque à leur dimension vraie.

Propos recueillis par Daniel Paris-Clavel

Adults In The Room, de Costa-Gavras, au Luxy jusqu’au 26 novembre.

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