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© Mairie d’Ivry-sur-Seine - Frédéric Iriarte

Épisode 2 – La troupe La Camera delle Lacrime a invité les chœurs adulte et enfant du conservatoire municipal à participer à son spectacle Les Cercles de l’Enfer, joué le 17 novembre au théâtre Antoine Vitez. Nous avions suivi les deux premières répétitions, au cours desquelles les choristes devaient se familiariser avec les chants et poésie du texte adapté de L’Enfer de Dante. Voici la suite de leur aventure jusqu’au jour J.

Samedi 16 novembre. répétition générale au théâtre antoine vitez.

L’enfer, c’est le métro ! À cause d’un maudit problème de transport, le ténor Bruno Bonhoure et le metteur en scène Khaï-Dong Luong arrivent avec près d’une demi-heure de retard au théâtre Antoine Vitez. Nous sommes à la veille du spectacle, et c’est la première fois que le chœur se retrouve au théâtre. De la scène, la vue sur les 228 sièges rouges, qui seront demain autant de paires d’yeux braqués sur eux, est impressionnante.

Mais pas le temps de tergiverser, il faut déjà s’installer sur la vaste scène et l’estrade dévolue au chœur. Cinq bonnes minutes sont nécessaires pour que chacun trouve sa place définitive, et tant pis si l’estrade s’avère trop petite. « C’est normal que ça prenne du temps, je l’avais prévu », rassure le metteur en scène. Bruno Bonhoure, lui, semble impatient de commencer. En comprenant qu’il sera situé derrière le comédien-conteur Denis Lavant, un adulte du chœur lance, goguenard : « Si je comprends bien, on est à l’arrière de Lavant.»

C’est bon, tout le monde est en place ? Bien, alors on ressort et on travaille l’entrée en scène. Le chœur doit en effet rentrer dix minutes après le début du spectacle. Pas si simple, à 45 sur une scène encombrée de chaises, d’instruments, de pupitres et de câbles, le tout dans l’obscurité que requiert cette plongée en Enfer ! Une grande partie de cette répétition est d’ailleurs consacrée à l’entrée et aux mouvements que devront accomplir le lendemain les adultes et les enfants.

Au début timides, tous se prennent au jeu grâce aux encouragements et éclaircissements de Bruno Bonhoure et de Khaï-Dong. Quelques derniers réglages – un enfant à contretemps, une erreur de couplet… -, et quelques recommandations – « Soyez plus dynamiques » – sont encore nécessaires. « Le sourire, la respiration, la qualité du chant d’aujourd’hui… tout cela doit être pareil demain », encourage le ténor, qui félicite le chœur « pour tout le travail accompli ». « Demain, faites-vous plaisir », exhorte Olivia Lemblé, la professeure de chant des enfants.

Et le trac, dans tout ça ? « Je suis un peu stressé, mais ça va, dédramatise Eloi, 10 ans, dont deux à la chorale du conservatoire. Il a fallu beaucoup de travail pour apprendre les chants en latin et italien, mais je pense qu’on est prêt. » Danielle, depuis dix ans au chœur adulte, souligne l’ampleur de la tâche déjà accomplie : « D’habitude on se contente de chanter, là il a fallu apprendre aussi les gestes et la chorégraphie. C’était très nouveau pour nous. Heureusement, on a été bien coaché par notre professeur, Gabriel Ortega, et par Bruno Bonhoure et Khaï-Dong Luong, bienveillants et très professionnels. »

Jour J. dimanche 17 novembre, théâtre antoine vitez.

Ça y est, on y est. Tout le travail entrepris depuis septembre par les chœurs enfant et adulte voit ce soir sa concrétisation. Ils n’ont eu que trois répétitions avec la troupe pour se mettre en place, et quelques ultimes réglages juste avant l’entrée en scène. Eux, simples amateurs certes talentueux, vont-ils assurer dans ce spectacle professionnel qui réunit des musiciens et un comédien renommés ? La salle, où l’on s’installe, est pleine à craquer. Alors que le rideau va bientôt se lever, on se prend à stresser pour eux. Et voilà que Denis Lavant, qui joue Dante et le poète Virgile, nous entraîne de sa voix plaintive et rauque dans les entrailles de L’Enfer. La voix cristalline de Bruno Bonhoure et la musique médiévale jouée par trois musiciens à la vielle, au luth et au tambourin, nous atteint jusque dans les entrailles. 

Mais déjà, l’on s’impatiente derrière nous. « Quand est-ce qu’elle va chanter ? », interroge, impatiente, une jeune fille dont la mère s’apprête à faire ses premiers pas sur scène. Les voilà, elle et les autres, qui font leur entrée en âmes damnées. Leurs gestes de morts-vivants, leurs respirations - « Ooooohhh ; aaaaaahhh » - réussissent à nous donner la chair de poule. Visiblement ravi de la réussite de l’effet, Bruno Bonhoure les laisse se prolonger. C’est gagné ! Cette entrée, maintes fois répétées sous nos yeux et magnifiquement réussie aujourd’hui, est le signe que le chœur va être bon. Et même très bon ! Les chants prennent une nouvelle ampleur en condition réelle et énergisent le spectacle.

Balancier, tour sur soi-même, haka, danses, sortie de scène… La chorégraphie est parfaitement exécutée, qu’elle soit réalisée par des enfants de cinq ans ou par des septuagénaires de la chorale. Magie du théâtre qui élève les acteurs et transporte les spectateurs. Et quand les lumières se rallument, c’est une ovation qui descend des tribunes. Couvert par les applaudissements, Bruno Bonhoure a le plus grand mal à prendre la parole. Le temps de remercier le théâtre Vitez et le conservatoire pour la mise en place du projet, et le ténor emmène toute la troupe dans une farandole qui parcourt la salle. Le public jubile, à l’unisson avec le chœur qui a enflammé Vitez.

À la sortie, ce ne sont que sourires sur les visages. Comme celui de Marion, qui a chanté dans le spectacle avec sa fille de sept ans, Auriane : « Nous avons pris beaucoup de plaisir. C’était une vraie harmonie et une énergie commune entre les chœurs et la troupe. C’était mon premier spectacle, j’avais le trac en coulisses où j’avais l’impression d’avoir tout oublié. Et finalement on a été porté par l’énergie de Bruno et des musiciens ». « C’était trop bien ! J’ai adoré, tout m’a plu ! », s’extasie Auriane. Plus loin, on a croisé Lan-Xin, très émue d’avoir vu ses deux petits anges, Daivy et Lisa, sur scène : « Nous sommes très fiers d’eux et de toute l’équipe. J’en ai les larmes aux yeux. Bravo au théâtre et au conservatoire d’Ivry de permettre cet accès à la culture et toutes ces activités. Pourvu que ça continue ! » Si Daivy se dit sobrement « content et fier de lui », on sait qu’il se souviendra toute sa vie de cette soirée en Enfer.

Philippe Gril

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