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© Mairie d'Ivry-sur-Seine - David Merle

Des ruines de Gagarine, les souvenirs se ramassent au tractopelle : courses-poursuites enfantines dans les coursives de l’immense cité ; couscous copieux chez la maman de Brahim ; visionnage de films qui font peur sur le magnétoscope de Joachim après les heures de collège…

Né en 1975 à Ivry, Adnane Tragha ne logeait pas à Gagarine mais dans une tour de Truillot, à côté. Pourtant, comme nombre d’entre nous, gamins du collège Politzer passés par l’école Joliot-Curie, il a vécu avec la cité Gagarine à défaut d’y habiter. Aujourd’hui, il donne la parole à nos amis d’enfance, fils et filles du cosmonaute de briques rouges. Des tranches de vies certes focalisées sur les années 80 à 2000, mais où bien des Ivryens peuvent se reconnaître.

Adnane n’a pas suivi les recommandations de la conseillère de « désorientation » du collège. Avec son jumeau Hicham, ils voulaient faire du cinéma et s’y sont tenus. Un premier court-métrage en 2004, Cohérence zéro, montrait d’ailleurs comment les aspirations des « jeunes de banlieue » se heurtaient à la cécité des préjugés. Puis, dans une veine davantage satirique, les mini-séries Internet de leur collectif Pass Pass La Cam’ (Passe passe le mic’ en 2007 ou La Vie de rêve en 2011) démontaient avec humour les clichés sur la vie en périphérie.

En 2016, Adnane Tragha monte Les Films qui causent, autoproduisant son premier long métrage de fiction, 600 euros, antithèse des drames paternalistes sur la banlieue dont est friand le cinéma français. « En permanence, des gens sortent de je ne sais où pour parler à notre place !, constate Adnane. Donc ce qui motive tout mon travail, c’est de donner une autre image des quartiers populaires. »

De la « tess » à Lattès

L’idée d’un documentaire sur Gagarine naît de cette même constatation. « Plein de choses se faisaient sur cette cité, comme une boulimie d’objets culturels en hommage à un lieu invisible à l’époque, rappelle le réalisateur. Il y a des travaux de qualité mais je n’y retrouvais pas tout ce que j’avais connu. Donc j’ai voulu donner la parole à ceux avec qui j’avais grandi pour que cette histoire existe aussi. »

Assumant le ressenti subjectif de son documentaire On a grandi ensemble, Adnane le prolonge avec un livre mêlant souvenirs et entretiens, Cité Gagarine : on a grandi ensemble.

« Le livre, j’y aurais jamais songé si l’éditeur JC Lattès ne me l’avait pas proposé, explique l’écrivain. Je pensais que ce n’était pas mon travail d’écrire un livre, mais j’ai essayé et ça m’a plu. J’ai contacté mes potes d’enfance pour qu’ils me filent des photos, et les Archives municipales ont vraiment joué le jeu. » Abondamment illustré, l’ouvrage assume un côté autobiographique plus que nostalgique. « J’ai raconté les choses simplement, comme je les ai vécues, pour laisser une trace de ce que pouvait signifier être un jeune banlieusard d’origine maghrébine dans les années 80-90, dans des questionnements d’identité culturelle et politique. Ce livre, c’est pour notre mémoire collective.»

Madeleine de Proust pour certains (ah, les pneus avec lesquels on jouait dans la cour de récré à Joliot-Curie !), le livre annonce un futur écrivain ivryen. Surtout, à l’heure où les grands ensembles ne sont plus un modèle d’urbanisme, il rappelle qu’à travers la vie de la cité (Gagarine, mais aussi par extension Hoche, Insurrection et d’autres qu’il faudra bien documenter un jour), nous sommes devenus grands, ensemble.

Daniel Paris-Clavel

Cité Gagarine : on a grandi ensemble, éditions JC Lattès, 20,90 €.

Mini bio
1975 : naissance à la maternité Jean Rostand d’Ivry.
2001 : DEA d’économie avec pour sujet de mémoire la diffusion de films sur Internet.
2002 : création de l’association visuelle Pass Pass La Cam’ avec son frère Hicham.
2004 : Cohérence zéro, premier court-métrage.
2016 : 600 euros, premier long-métrage.

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