
Ivry ma ville : Pouvez-vous vous présenter ?
Valérie Hadida : Après des études de graphisme, je suis arrivée un peu par hasard dans le monde du dessin animé en tant que character designer*. En parallèle, je suis sculptrice, j’expose dans plusieurs galeries. Mes œuvres racontent des histoires de femmes. On les identifie à leur chevelure, véritables étendards de liberté. Le dessin animé m’a appris à travailler le mouvement, ce qu’on retrouve dans mes sculptures : le mouvement dans l’immobilité, une façon de se tenir entre deux poses.
Henri Magalon : J’ai commencé chez Gaumont, après une école de commerce, en tant que directeur de salles de cinéma. Avec sa filiale multimédia, j’ai proposé de faire des jeux vidéo : Le Cinquième élément, Les Visiteurs, Les Zinzins de l’espace… En 2003, j’ai fondé la société de production Maybe Movies. Je voulais une petite boîte pour m’assurer de la qualité de ce qu’on propose. Notre défi est de raconter des histoires à des enfants et à leurs parents. C’est un public exigeant et intransigeant. Mon rôle de producteur, quand un auteur vient me voir, est d’accompagner le projet pour le faire éclore, réunir une équipe, veiller à un scénario le meilleur possible. Et puis, à partir d’un pilote, aller voir les distributeurs, les chaînes de télé pour financer la réalisation. C’est un travail d’humilité tant les étapes sont nombreuses.
Guillaume Ivernel : J’ai dessiné toute ma vie. J’ai fait une école de dessin mais pas d’animation : j’ai appris sur le tas. Après, ce sont des conjonctions de planètes, des rencontres. J’étais décorateur, puis chef-décorateur et directeur artistique avec pour rôle de créer des univers. En tant que réalisateur, j’ai une vision du projet à la fois technique et artistique, comme un chef d’orchestre qui doit mener toutes les équipes et corps de métiers à un point précis. S’entourer est capital dans l’animation. C’est un travail d’équipe, de famille même : un film nécessite au moins deux ans de travail quotidien !
Ivry ma ville : Le film Les Légendaires pour lequel vous avez tous collaboré est en salle actuellement. Comment êtes-vous passé d’une bande dessinée à un film 3D ?
Guillaume Ivernel : Nous avons intégré dès le départ Patrick Sobral, l’auteur de la BD, afin de ne pas trahir son œuvre. Son style est dérivé du manga, un genre très populaire en France mais pas partout dans le monde.
Valérie Hadida : Les yeux, les expressions, les silhouettes… Il a fallu effacer l’aspect manga, réinterpréter les choses tout en gardant les caractéristiques de chaque personnage. J’ai fabriqué une sculpture d’un des personnages pour visualiser ce que ça pouvait donner graphiquement.
Guillaume Ivernel : Passer à la 3D n’est pas facile. On a fait des recherches, des milliers de dessins. Pour une œuvre de science-fiction, d’imaginaire, rien n’existe et donc tout est à créer : à quoi ressemble une poignée de porte ou une plante dans un tel univers ? On a passé des heures à dessiner le moindre détail pour que le film soit cohérent. Les équipes vont poser des questions toutes les dix minutes sur tel ou tel aspect, pour un résultat qu’on ne verra que deux ans après ! Si tout est pensé à l’avance, ça se passe bien. Donc on a intérêt à savoir ce qu’on fait et où on va.
Henri Magalon : Dans Les Légendaires, tous les personnages sont redevenus des enfants. La BD est culte en France, mais pas du tout connue à l’international. Il a fallu faire un film qui marque et se démarque. On a utilisé un moteur temps réel pour les images, à l’image du jeu vidéo Fortnite, afin d’obtenir un résultat facilement modelable avec les lumières, les effets spéciaux.
Ivry ma ville : Quel a été le plus gros défi à relever pour ce film ?
Guillaume Ivernel : Clairement : adapter et respecter l’œuvre de Patrick Sobral.
Valérie Hadida : Pour la création des personnages en 3D, le démarrage a été compliqué et fastidieux. Et il y en avait beaucoup.
Henri Magalon : La BD compte 23 tomes. Il a fallu proposer une histoire que les fans ne connaissaient pas du tout en gardant le ton et en s’adressant à des personnes qui ne connaissent pas l’œuvre.
Ivry ma ville : Comment sort-on d’une telle aventure ?
Valérie Hadida. : Avant la fin du film, Guillaume s’inquiétait déjà du prochain. La peur du creux de la vague…
Ivry ma ville : Quels sont vos prochains projets ?
Guillaume Ivernel : j’aimerai bien réaliser Les Légendaires 2… Des projets, on en a plein, mais seulement un ou deux se concrétisent. Il faut avoir de la chance.
Henri Magalon : Avec Maybe Movies, je produis actuellement le 3e long métrage de Rémy Chayé, Fleur, dont l’histoire se déroule au tournant des XIXe et XXe siècles dans la Zone. On adapte également en animation Zombillénium, une fable sociale d’Arthur de Pins et Alexis Ducord, en direction d’un public plus mature.
Ivry ma ville : Peut-être un mot sur Amélie et la métaphysique des tubes en lice pour les Oscars…
Henri Magalon : C’est une adaptation, à la fois libre et complètement fidèle, du roman autobiographique d’Amélie Nothomb. Ce film a reçu le prix du Festival d’animation d’Annecy 2025, a été nominé aux Golden Globes, aux Baftas, aux Césars et maintenant aux Oscars. Nous avons toujours cette volonté d’accompagner le plus loin possible un film. J’espère qu’il pourra intégrer le circuit scolaire. Amélie vit un fabuleux destin.
Propos recueillis par Ahmed Talbi
*Artiste qui a pour rôle de donner vie aux personnages de film d'animation.
- Les Légendaires dès le 25 février au Luxy
- Projection-rencontre avec Guillaume Ivernel le réalisateur le 1er mars à 15h