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Pierre Bertheau chez une amie dans l’un des lofts de la rue Elisabeth. © DR

La Manufacture des Œillets rue Raspail, l’ex-usine REA rue Victor Hugo ou encore l’ancienne graineterie de la rue Elisabeth. Tous ces sites industriels ivryens, abandonnés et laissés en friche après la fin de leur activité, ont été réaménagés par un certain Pierre Bertheau à partir des années 80. Avec l’aide d’architectes, ce promoteur ingénieux a transformé ces immenses superficies désaffectées en lofts, ateliers et ateliers-logements. Un patrimoine remarquable, qui était voué à la démolition, est ainsi conservé et participe de la rénovation d’Ivry-Port.

Né le 29 août 1945 en Charente-Maritime, cet Ivryen est décédé le 30 avril dernier au Kremlin-Bicêtre, laissant en héritage douze « Usines Bertheau » dont neuf à Ivry sur quinze. « Rien ne semblait prédestiner cet homme, vendeur de photocopieurs, à devenir un "faiseur de lieu", si ce n’est son intérêt marqué pour l’art et une sensibilité particulière aux conditions de vie et de travail de ses amis artistes », analyse la sociologue Dominique Billier dans la Revue géographique de l’est en 2014 Les Usines Bertheau, une expérience sociale et urbaine en Île-de-France. L’objectif de départ est de vendre à des artistes peu fortunés des lots nus, de 100 à 400 m², à des prix abordables. Ils devenaient ainsi propriétaires, épargnés des squats et baux précaires, et pouvaient y aménager des lieux selon leurs finances et pratiques artistiques.

Affinités d’artistes

« J’ai rencontré Pierre Bertheau en 1998 par l’intermédiaire d’amis,il souhaitait créer une communauté d’affinités, se rappelle la peintre Ghislaine Escande, qui vit dans son atelier-logement, anciennement Yoplait, à l’angle des rues Molière et Jules Vanzuppe depuis 2000. Nous achetions en commun par le biais d’une Société civile immobilière d’attribution (SCI). Les prix au m² variaient selon les lots, 1000€/m² pour ma part, ce qui était très accessible ». Des créateurs de tous horizons se sont ainsi installés : plasticiens, sculpteurs, musiciens, danseurs, photographes… Des éditeurs, journalistes, designeurs, informaticiens ont également intégré les lieux en vue de mettre en place des projets transversaux. Des terrasses et des jardins composent les parties extérieures communes, propices aux rencontres.

« Des artistes ont revendu leur bien plus cher qu’ils ne l’avaient acquis, faisant entrer des personnes plus à l’aise financièrement, et pas seulement des créatifs. Certains sont davantage bourgeois mais de là à nous qualifier, d’usines à bobo, non ! s’insurge Ghislaine Escande. Nous conservons un esprit de convivialité et sommes majoritairement en lien avec la commune. Nous ouvrons les portes de nos ateliers dans le cadre des Pleins feux organisés avec la Ville. » Aujourd’hui, 30% des artistes des origines sont toujours présents et continuent d’insuffler un vent créatif. Avec la Compagnie des Œillets, le plasticien Gilles Hirzel, qui vit et travaille à la Manufacture des Œillets, organise ainsi régulièrement des rencontres autour d’artistes.

L’éditeur Franck Bordas, qui réside rue Elisabeth, a tenu à rendre hommage à Pierre Bertheau : « C’était un utopiste joyeux, qui a su transformer sa vision en réalité. Un projet après l’autre, il bâtissait des relations amicales et des liens pour la vie. Il parlait souvent de la mort et voulait exister pour de bon. À la manière d’un prince de la Renaissance, il a réuni autour de lui une multitude de talents, peintres, musiciens et photographes à qui il a permis de s’installer pour de bon. Les urbanistes et les étudiants continueront longtemps à étudier les “Usines Bertheau”. »

Catherine Mercadier

9 Usines Bertheau à Ivry
- Rue Raspail, la Manufacture des œillets métalliques, 1986-88.
- 7-9 rue Elisabeth, les Fauconniers (graineterie À la pensée), 1993-94.
- 100 rue Molière (Schneider), 1995-97.
- Quai 103 (Yoplait), 42-44 rue Jules Vanzuppe, 1999-2000.
- 62 rue Molière, 2000.
- Quai est (REA), rue Victor Hugo, 2000-01.
- Camille Claudel, 107 rue Molière, 2005-06 (Seul petit immeuble neuf).
- Fabrique de boutons, rue Molière, 2007.

Et aussi :
Kiga (Cachan), Modigliani (Le Pré-Saint-Gervais), Paul Signac (Montreuil), La Minorerie (Vitry), CAES 2-Les Docks (Ris Orangis), Le Mas rouge (Les lattes, Montpellier), Le Cheyzin (Talais, près de Bordeaux)

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