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Mathilde Larrère a repris le slogan d’une manifestation de femmes aux États-Unis « Rage against the machisme » pour intituler son dernier ouvrage. Elle est ici photographiée à la Maison des femmes, récemment ouverte dans la cité de l’Insurrection. © Mairie d'Ivry-sur-Seine - Serena Porcher-Carli

Ivry ma ville hebdo :Quel a été le point de départ de votre ouvrage Rage against the machisme* [Rage contre le machisme] publié en 2020 ?

Mathilde Larrère : Plusieurs livres ont été consacrés à certains chapitres de l'histoire des femmes, sur les suffragettes qui se battent pour le droit de vote à la fin du XIXe siècle par exemple. Mais il n'existe pas d'ouvrage grand public sur l'histoire longue des luttes féministes. Elles ont en particulier commencé lors de la Révolution française, moment crucial pour les femmes.
Même si elles n'obtiennent pas le droit de vote et d'éligibilité, elles gagnent d'importantes libertés politiques : droits d'opinion, d'expression, d'association ! Ainsi elles créent des clubs et des sociétés de femmes (non mixtes dirait-on aujourd’hui) pour porter leurs revendications. Elles écrivent des journaux où elles parlent déjà de violences sexuelles et de féminisation de la grammaire. Elles interviennent même, depuis les tribunes, dans les débats à l'Assemblée nationale !
Quant au mariage, la loi de 1792 introduit l’égalité dans le couple, donnant aux femmes les mêmes droits et conditions que les hommes, en ce qui concerne l’âge au mariage, le choix du conjoint, l’importance du consentement et les motifs du divorce.

Ivry ma ville hebdo :  C'est durant la Révolution française qu'est écrite la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne !

Mathilde Larrère : En 1791, Olympe de Gouges rédige ce texte qui n'est publié qu'à cinq exemplaires et dont on ne connaîtra que des extraits durant longtemps. Il faut attendre 1986 pour que la grande féministe Benoîte Groult édite l’intégralité du document, portée par le mouvement massif de libération de la femme de l'époque. Aujourd'hui, cette déclaration et son autrice sont iconiques !
Pour la première fois, la Révolution française a permis de poser la question de la place des femmes et de remettre en cause l'ordre des sexes. Mais ce n’est qu’une parenthèse ! En 1804, retour de bâton, le code civil de Napoléon établit l'incapacité civile de la femme mariée, considérée comme une mineure. Elle ne peut ni travailler, ni ouvrir un compte sans l'autorisation de son mari.

Ivry ma ville hebdo :Pourquoi les femmes sont-elles les grandes oubliées de l'histoire ?

Mathilde Larrère : L'histoire est le plus souvent produite par les dominants et les vainqueurs, qui sont des hommes ! Pour l’écrire, il faut des archives et des sources. Ce sont les détenteurs du pouvoir d’où les femmes sont exclues qui laissent des traces. Les récits historiques ne parlant pas des femmes, elles sont « invisibilisées ». À l’aube des années 1970, les historiens ont aussi élargi leur focale, donnant la parole aux ouvriers, paysans, colonisés, exclus…
Au sein d'un même groupe comme celui des femmes, plusieurs dominations sont à l'œuvre : celle des classes supérieures sur les classes populaires, des hétérosexuelles sur les homosexuelles, des blanches sur les racisées... [NDLR : Une personne racisée est susceptible d’être touchée par le racisme, la discrimination.] Un individu peut cumuler plusieurs statuts de dominé qu'il faut analyser pour être au plus près de la réalité historique. C'est ce que nous appelons l'intersectionnalité. Les femmes des classes populaires, les femmes racisées et les lesbiennes ont beaucoup apporté aux luttes féministes françaises.

Ivry ma ville hebdo :Quelle femme, ou quelle lutte féministe, voudriez-vous faire connaître ?

Mathilde Larrère : Les femmes de la Commune sont exceptionnelles : l’institutrice Louise Michel, la relieuse Nathalie Lemel qui prennent les armes, tiennent des barricades à Paris en 1871. Mais j'ai beaucoup de tendresse pour une sardinière de Douarnenez : Joséphine Pencalet.
En novembre 1924, cette veuve joue un rôle actif dans la grève qui éclate pour revaloriser les salaires. À cette époque, en Bretagne, les hommes sont marins-pêcheurs et les femmes sont ouvrières dans des conserveries où elles sont exploitées. Le travail y est très dur et les salaires misérables : 80 centimes de l’heure. Les patrons font appel à des briseurs de grève et le maire communiste, qui soutient le mouvement, échappe à un attentat.
En janvier 1925, c’est la victoire ! Les ouvrières obtiennent 1 franc de l’heure, le paiement des heures supplémentaires et la reconnaissance du droit syndical ! Dans la foulée, en mai 1925, le PCF place des femmes sur les listes des municipales. Joséphine Pencalet est élue au premier tour ! Le droit de vote n’étant pas encore acquis pour les femmes, ces élections seront finalement annulées en juin 1925. Une chanson Penn Sardin rend hommage à ces courageuses sardinières. Depuis peu, elle est reprise dans les manifestations féministes : « Écoutez l’bruit de leurs sabots, voilà les ouvrières d’usine, Écoutez l’bruit de leurs sabots, Voilà qu’arrivent les PennSardin, [chants et rires de Mathilde Larrère] » !

Propos recueillis par Catherine Mercadier.

*Rage against the machisme a été publié aux éditions du Livre de poche en 2022.

Voir la vidéo du chant les « Penn Sardin » ci-dessous

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